Salma, lama sabachthani? Aurait clamé Gibran*

The Prophet  -Khalil Gibran- (Roger Allers & co.)

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Sortie très attendue de ce dessin-animé (film) largement inspiré de l’oeuvre de Khalil Gibran ‘The prophet’ dont il porte le titre.

Il faut commencer, pour en parler justement, par saluer les dessins qui étaient de toute beauté. Un faible pour ceux de Tomm Moore (image de présentation) et Michal Socha dont les couleurs et les lignes furent un réel enchantement. Je craignais aussi de trouver la musique un peu faiblarde mais je dois avouer que Damien Rice ne s’en est pas mal sorti, la bande son s’écoute bien et colle avec le côté féerique des images, un bon équilibre de ce côté-ci.

Pour le reste, que dire ? Le travail d’écriture est assez mauvais et les dialogues sans intérêt. On a rempli comme on a pu les espaces entre les longues tirades de Gibran qui déclame son texte sans pause et sans répit. De plus, le choix des passages présentés manque d’audace, on a pris les plus faciles à absorber par un public qu’on ne veut plus désormais avertir. Je me demande comment, par les temps qui courent, auraient été interprété la partie nommée ‘Sur le crime et le châtiment’ qui représente à mon avis un des plus beaux textes de cette oeuvre ? (extrait plus bas)

Deux adaptations pour moi cette semaine et deux flops en terme de réalisation … le cinéma nous offre de beaux morceaux pas digérés en y mettant des ornements certes charmants mais qui devraient être là pour sublimer l’oeuvre et non pas la soutenir tout le long.

Allez-y pour le beau travail d’animation, pour le reste lisez Gibran !

*Eli, Eli, lama sabachthani? Matthieu 27:46
Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m’as-tu abandonné? 

Sur le crime et le chatiment

“… Souvent je vous ai entendu parler de celui qui fait un faux pas comme s’il n’était pas l’un des vôtres, mais un étranger parmi vous et un intrus dans votre monde.
Mais je vous dis que comme les saints et les justes ne peuvent s’élever encore plus haut que ce qu’il y a de plus noble en vous,
Ainsi les méchants et les faibles ne peuvent également sombrer plus bas que ce qu’il y a de plus vil en vous.
De même que pas une seule feuille ne peut jaunir sans que l’arbre entier le sache tout en restant discret,
Ainsi nul homme ne peut mal agir sans que vous tous le vouliez en secret.
Comme une procession vous marchez tous ensemble vers votre moi divin.
Vous êtes à la fois le chemin et les pèlerins.
Et quand l’un de vous trébuche il tombe pour ceux qui sont derrière lui, en mettant en garde leurs pas lents contre la pierre d’achoppement.
Et il tombe pour ceux qui sont devant lui, dont le pas est ferme et rapide, bien qu’ils n’aient même pas pris le temps de repousser la pierre d’achoppement.
En dépit de mes mots qui pèsent sur votre coeur, je vous dis encore :
“Celui qui a été assassiné n’est pas irresponsable d’avoir été assassiné,
Et celui qui a été volé n’est pas irréprochable d’avoir été volé,
Le bon n’est pas innocent des actes du méchant,
Et celui qui a les mains blanches ne les a pas pour autant propres dans une sale affaire.
Ainsi, l’offenseur est souvent la victime de l’offensé,
Et plus souvent encore sur le dos du condamné se décharge celui qu’on ne peut inculper et qui reste non blâmé”.
Ainsi vous ne pouvez séparer le juste de l’injuste et le bon du méchant ;
Car ensemble ils se tiennent devant la face du soleil de même que le fil noir et le fil blanc sont tissés ensemble.
Et lorsque le fil noir vient à se rompre, le tisserand vérifie tout le tissu, et n’omet point de regarder de près le métier.
S’il en est un parmi vous qui chercherait à juger l’épouse infidèle,
Qu’il pose le coeur et l’âme de l’époux sur l’autre plateau de la balance.
Et celui qui se permettrait de fustiger l’offenseur qu’il sonde l’esprit de l’offensé.
Et celui qui tenterait de punir au nom de la droiture et qui irait jusqu’à porter la hache dans l’arbre du mal, qu’il en examine les racines ;
En vérité il trouvera les racines du bon et du mauvais, du fécond et du stérile, toutes entrelacées dans le coeur silencieux de la terre.
Et vous hommes de justice qui vous évertuez à être justes,
Quel jugement prononceriez-vous contre celui qui se révèle honnête dans la chair alors qu’il est voleur dans l’âme ?
Quelle peine infligeriez-vous à celui qui tue dans la chair alors qu’il est assassiné en son âme ?
Et comment condamneriez-vous celui qui abuse de votre confiance et use de sa violence,
Quand il se voit blessé dans son coeur et outragé dans son honneur ?
Et comment puniriez-vous celui dont le remords est déjà plus grand que les méfaits ?
Le remords n’est-il pas la justice rendue par cette même loi dont vous vous prétendez être les fidèles serviteurs ?
Cependant vous ne pouvez l’imposer à l’innocent ni l’ôter du coeur du coupable.
De lui-même le remords surgira dans la nuit, réveillant la conscience et l’invitant à se regarder dans le miroir de la vérité.
Et vous qui voudriez comprendre la justice, assurez-vous de faire toute la lumière sur chaque affaire dans ses moindres recoins.
Alors seulement vous saurez que celui qui a la tête haute et celui qui a la tête basse ne font qu’un :
Il se tient à l’heure de l’aurore, à mi-chemin entre la nuit de son moi-pygmée et le jour de son moi divin,
Et vous saurez que la pierre angulaire du temple n’est pas plus noble que la plus basse de ses fondations”.

 

 

Out, out, brief candle, weak movie

Macbeth

De Justin Kurzel (2014)

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Fidèle au texte.
Un fou, furieux Fassbender de qui on aurait pu tirer plus.
Un cinéma qui a voulu dépeindre les paysages des âmes tourmentées en se contentant du brouillard glacé écossais, et on finit avec un film où (comme Shakespeare l’écrivait) “Il faisait bien trop froid pour l’enfer” !
J’ai, à propos des mots, cette image des moines égrainant un chapelet en faisant rouler les perles en bois longuement entre les doigts. Chaque phrase de ce texte aurait dû être prise avec la même lenteur, la même application, le même sérieux pour pouvoir se rendre jusqu’à la fin et que s’opère le miracle … mais il n’y eu pas là de révélation, en tous cas aucune que j’eusse compris.
Un divertissement avec quelques plans, quelques scènes bien dirigées qui devraient vous donner envie de vous pencher sur le texte qui les a inspirés.


Une sollicitation, pas bonne donc, mais pas assez mauvaise pour vous cacher toutes les vérités de ce texte inaltérable.

“Cette sollicitation surnaturelle ne peut être mauvaise,
ne peut être bonne… Si elle est mauvaise, pourquoi m’a-
t-elle donné un gage de succès, en commençant par une
vérité? Je suis thane de Cawdor. Si elle est bonne, pour-
quoi est-ce je cède à cette suggestion, dont l’épouvantable image
fait que mes cheveux se dressent et que mon cœur si ferme
se heurte à mes côtes, malgré les lois de la nature? L’in-
quiétude présente est moindre que l’horreur imaginaire.
Ma pensée, où le meurtre n’est encore que fantastique,
ébranle à ce point ma faible nature d’homme, que ses
fonctions sont paralysées par une conjecture : et rien n’est
pour moi que ce qui n’est pas.”

Macbeth : Acte I, Scene III

“Cannot be ill, cannot be good: if ill,
Why hath it given me earnest of success,
Commencing in a truth? I am thane of Cawdor:
If good, why do I yield to that suggestion
Whose horrid image doth unfix my hair
And make my seated heart knock at my ribs,
Against the use of nature? Present fears
Are less than horrible imaginings:
My thought, whose murder yet is but fantastical,
Shakes so my single state of man that function
Is smother’d in surmise, and nothing is
But what is not.”